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Callicanes 49 : Savonnette - 19 mars 2014

26/03/14

Il ne faut pas que les camps de réfugiés du Nord-Pas-de-Calais soient absents de ce blog. Non seulement, il y en a une quinzaine dans cet espace auquel je m'intéresse depuis un an mais aussi, ils rendent perceptible l'essence même de l'histoire contemporaine des frontières vue sous l'angle des réfugiés et de ceux qui les aident.

Ayant ressenti le besoin de me rendre un tant soit peu utile pendant que j'observais la misère, j'ai travaillé deux jours comme volontaire de Médecins du Monde à Dunkerque. Leur noble mission, accomplie principalement par des bénévoles, consiste à apporter des soins médicaux et à contribuer à l'amélioration de l'hygiène et du logement des personnes hébergées dans les camps. La situation rend le suivi des patients difficile. Pour ceux qui sont internés ici, gagner la Grande-Bretagne en traversant la Mer du Nord prime sur le fait d'être en bonne santé.

Cécile Bossy qui dirige l'antenne de Dunkerque laisse entendre au cours d'un entretien engagé que l'opinion publique n'est pas tendre à l'égard des réfugiés. Joëlle, infirmière retraitée, une des deux femmes avec qui je fais route pour le camp de Tatinghem près de Saint Omer, confirme cette vision. “Une fois, à Saint-Omer, des agriculteurs nous ont empêchées de rejoindre le camp. Ils barraient la route. Le camp était inaccessible. Par-dessus le marché, il y avait une tempête. Alors, on a dû faire des kilomètres à pied avec tout notre matériel sous une pluie battante. Il faisait nuit lorsque nous avons rejoint le camp et il n'y avait pas d'électricité. On a soigné les gens à la chandelle. » Il y a même une adresse internet où les citoyens peuvent dénoncer des réfugiés qui squattent un logement vide. Il y a également de nombreux cas répertoriés de violences policières et de harcèlement non sanctionnés.

En descendant les marches en bois de l'escalier embourbé qui conduit au camp de Tatinghem, occupé en ce moment par onze Afghans, je ne peux m'empêcher de penser à la Première Guerre Mondiale. Les tentes de fortune, bricolées avec de la toile cirée, des couvertures et des plastiques assemblés se trouvent au fond d'une ravine entre deux champs. Dans les cloisons, des coffrages servent à ranger les chaussures et le bois qui brûle dans une tente commune pour se réchauffer. Les couvertures et les toiles ont déjà pris feu à plusieurs reprises. Tout est noirci et sent le brulé. Au moment même où à Ypres, deux personnes sont tuées par une grenade oubliée de la Grande Guerre, ce qui se passe ici montre à sa manière que ce cauchemar n'est pas terminé. Ces gens survivent dans une tranchée.

Ce n'est pas la seule comparaison avec la première guerre qui vient à l'esprit. Des hommes de toutes origines sociales sont liés par le même sort. En fait, l'origine sociale leur importe moins qu'aux soldats de 14-18. Le diplôme n'apporte aucun privilège (bien sûr, ce sont les plus instruits qui connaissent l'anglais et par conséquent, c'est avec eux que je parle le plus). Bien qu'ils soient nombreux à venir de la même région (la zone touchée par la guerre entre le Pakistan et l'Afghanistan), ce n'est qu'ici qu'ils ont fait connaissance. Ils dépendent complètement de l'aide alimentaire et du matériel de secours qu'on leur apporte. Leur espoir faiblit. Ils sont nombreux à se rendre compte que cela laissera des cicatrices même s'ils sortent de ce bourbier. Personne ne sait combien de temps ça va durer encore avant de voir le bout du tunnel. Beaucoup développent des symptômes d'angoisse ou de graves dépressions. L'ennui est ravageur et fauteur de violences.

On pourra toujours rétorquer que “nous” ne leur avons pas demandé de venir. La plupart sont arrivés ici à cause d'une guerre, tout comme des soldats. Il est particulièrement tragique, lorsqu'un événement traumatisant vous accable, d'être considéré non pas comme la victime ou le héros mais comme l'ennemi.

Il s'agit surtout de jeunes hommes. Certains sont mineurs. Mais il y a de plus en plus d'enfants et de familles. C'est avant tout par soucis pour une femme et son bébé que Médecins du Monde a fait le déplacement aujourd'hui. Il semble qu'elle soit partie hier pour Paris mais d'autres histoires circulent à son sujet et elle est signalée dans différents camps. Quelle est sa véritable histoire? Elle se prostitue ? Souffre-t-elle de troubles psychiques ? Personne ne le sait.

Je suis toute chamboulée par l'histoire de ces hommes ici, à Tatinghem, et par leur gratitude. Deux images inoubliables. La première : Celui qui parle le mieux anglais me montre la tenue qu'il porte sous son mince imperméable. On peut y lire GENDARMERIE. « C'est une vraie, une chaude. Emportée dans une église. Hier j'ai pris mes jambes à mon cou pendant qu'ils étaient à mes trousses. Je ne pensais qu'à une chose : ils vont cogner tellement fort s'ils voient la tenue. » Et celle-ci : Un beau jeune gars d'une vingtaine d'années dans des oripeaux miteux détaille longuement le contenu du nécessaire de toilette qu'il vient de recevoir. Il approche une savonnette de son nez et hume lentement, délicatement. Lorsqu'il se rend compte que je le regarde, nous échangeons un sourire timide.

 

 

 

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